16.07.2006

Pétard mouillé ?

Par Aubert Harledesbois, mycologue honoraire

 

Le planète entière et la France toute seule attendaient avec l'impatience qu'on devine le numéro 2 d'In Situ, annoncé en quadruple fanfare par les Sans-Culottes frondeurs de la Shadock Ltd pour le 14 juillet, « afin de gâcher la fête Nationale de la Terreur et de leur faire avaler leurs cocardes gorgées de sang ». Nous sommes le 16 et le feu d'artifice promis a accouché d'un pétard bien mouillé, puisque la livraison deuxième de l'abominablissime & terrificque revue semble n'avoir pas quitté les rotatives de l'imprimeur, victime très certainement de la vilaine censure hystérico-nihiliste dont les infâmes promoteurs se nomment Pierre Jourde, Juan Asensio, Ygor Yanka et d'autres, plus fourbes encore, car anonymes, agissant dans l'ombre. À moins que... Auraient-ils épuisé déjà les chétifs trésors de leurs écrits passés, nos cocasses marquis ? Plus rien à recycler dans la Revue du Siècle ? Ont-ils bu les dix piastres et 4 cennes que contenait la caisse ? Ou sont-ils plus prosaïquement vautrés dans leurs fauteuils Voltaire à étudier les mimiques des Forçats de la Route sur celles du Tour de France, après avoir trois longues semaines durant « pensé » le Mondial de foot ? Le saurons-nous bientôt, ou devons-nous déjà nous résigner à parler au passé d'In Situ

10.07.2006

In WAV he trusts

Par Éléonore Poitevin, chiromancienne

                                  

BENÊT :  [(Jeune) homme] Niais par excès de simplicité ou de bonté. (TLF)

 

David Laurens Atria, aka D.L.A., est un garçon des plus sympathiques et des plus chaleureux qui soit. Il est jeune encore, mais plus tout à fait. Il est quelque chose comme un doux exalté (mysticisme, ferveur poétique, âme musicale). Il n'est pas sans talent, quoi qu'il fasse : musique, poésie, dessin. Il lit avec son cœur sans négliger sa tête, plutôt bien faite extérieurement et pas trop mal fichue pour le contenu. Il pourrait être, avec un peu d'application et davantage de virilité, un poète majeur, un vrai, pas un peinturlureur de pâles sentimentalités pour chaisières ménopausées. Côté musique, c'est un instrumentiste divers, à l'enviable talent. Comme interprète... joker ! Comme compositeur... Il sait trop bien faire un tas de choses pour exceller dans un genre, si bien qu'on ne sait s'il faut voir en lui un génie futur ou d'ores et déjà un has-been condamné à occuper toujours la place que vient de quitter le dernier Mohican. Comme nous avons, à L'Éphémère Chinois, la faiblesse de croire en lui au moins dans son domaine de prédilection, soit la musique, nous étions fort impatient d'écouter les Trois preuves annoncée comme quoi notre délicat ami est effectivement, comme claironné, un « musicien qui pense en musique ». 

Je brûlais de vous inciter à écouter les trois compositions de D.L.A. Hélas ! la poésie comme la musique semblent fâchées avec le format numérique. Les trois fichiers en question sont au lourdissime format non compressé .wav et pèsent au total 92,6 Mo ! C'est exactement ce qu'il fallait pour faire fuir l'auditeur potentiel. Même un newbie sur le Net n'ignore pas qu'on ne propose pas au téléchargement un fichier non compressé. L'internaute est un gars pressé. Il ne perdra en aucun cas son précieux temps à télécharger des fichiers musicaux inconnus non compressés. Eh oui, chers amis perruqués, nous sommes à l'ère du numérique et plus à celui des calèches. On peut certes le regretter, mais le monde tel qu'il est, lancé à la vitesse qui est la sienne désormais, ne freinera pas son ardeur pour permettre à un trio de bardes en pourpoints de monter à son bord. Ou bien vous vous adaptez au réel, ou bien vous crevez là sur le quai, parmi vos malles emplies de poussière, vos faces-à-main, vos pots de céruse et vos lubies d'antan.

 

PS - Je suggère pour tes fichiers, David, de les compresser au format .mp3 (bitrate 320 ou VBR), si vraiment tu veux qu'on les écoute. La qualité de tes fichiers n'en sera pas affectée.  


09.05.2006

Sollers In Situ

Par Thurston Van Hout, cruciverbiste

 

Elenfant has siang his triump (James Joyce, Finnegans Wake)

(La phrase peut être notamment traduite par : L'éléphant a dressé sa trompe - ce qui s'applique fort bien au cas de Sollers recevant dans son bureau trois messires confits en dévotions paradisiaques)

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Ainsi donc Sollers aux Shadocks se confia...

Avant de camper le décor, penchons-nous sur l'exorde. On peut, je crois, estimer que Paradis est un chef-d'oeuvre sans être un dégénéré (le terme est utilisé à trois reprises, entre guillemets). Nous n'avons jamais utilisé ce terme pour qualifier les bardes shadockiens, nulle part. Mais nous percevons clairement l'allusion au 10 mai 1933, date du grand autodafé, par les jeunesses hitlériennes, des productions intellectuelles hostiles au régime d'Hitler, prélude à l'exposition des arts dégénérés à Munich en 1937. La méthode est simple et tellement emblématique de la terreur intellectuelle pratiquée depuis des lustres par les petits soldats de plomb de la bien-pensance : disqualifier l'adversaire en le désignant comme un Nazi en puissance. Avec un Nazi, n'est-ce pas, on ne discute pas. Débat clos. Ne pas aimer Sollers, lui dénier tout génie, sauf celui de l'esbroufe, c'est donc être un complice virtuel de ces Nazis qui n'hésitèrent pas à passer par les flammes les oeuvres inamicales. Nous sommes ainsi suspectés de rêver à un pareil autodafé avec les oeuvres du faussaire bordelais... C'est une antienne chez Sollers : faire croire à l'existence d'un complot contre la littérature, complot dont, bien sûr, il serait l'une des premières victimes, et d'autres, comme l'archange Battisti que la justice italienne ne chercherait bien sûr pas à extrader pour les crimes dont il a été reconnu coupable, mais parce qu'il appartient désormais à la caste de ces intouchables demi-dieux que sont les écrivains, éternels et très dévoués combattants pour la liberté. Sur l'affaire Battisti et l'implication de certains intellectuels français, dont Sollers, on se reportera au livre de Guillaume Perrault, journaliste au Figaro, - Génération Battisti : ils ne voulaient pas savoir.

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(de gauche à droite sur la photo : Alain Krivine, Ph. Sollers, Dan Franck et Régine Deforges)

 


Poursuivons. Le n°0 d'In Situ ne nous a pas déplu au sens qu'il aurait heurté nos convictions : nous l'avons trouvé de la plus moche insignifiance, mais prétentieux, effroyablement prétentieux, et bouffon. Le n°1, dont nous n'attendions rien, ne nous déçoit pas, puisqu'il est aussi nul et mal torché que le bien nommé n°0, d'une tout à fait parfaite platitude, encore que très boursouflé par endroits.

La poésie de Paradis n'est pas tellement singulière, puisque ce livre est le pénible pastiche du Finnegans Wake de Joyce, oeuvre parfaitement justifiable dans la mesure où elle est le pendant nocturne, liquide et féminin d'Ulysse. Il y a dans Finnegans Wake un fabuleux travail d'orfèvre sur la langue, langue que Joyce réinvente sans cesse. Recours à diverses langues étrangères, nombreuses allusions bibliques et mythologiques, et toute une métaphysique inspirée de Vico et de Giordano Bruno. Il n'est que d'entendre Joyce lisant des extraits de ce livre et de lui comparer Sollers lisant Paradis pour comprendre que le premier joue avec génie de tous les instruments et le second, lamentablement, du pipeau. Du côté de Paradis la performance, le spectacle (au sens debordien, natürlich) ; du côté de Finnegans Wake, une véritable épopée linguistique et poétique. On peut, comme moi, ne pas tellement goûter la pure littérature, le jeu subtil sur les mots et distinguer le chef-d'oeuvre joycien de sa version kitsch sollersienne.

L'exercice d'admiration ne doit pas être confondu avec l'exercice de dévotion tel que pratiqué par le collectif shadockien à l'égard de leur vénéré maître et probablement complice (en bouffonnerie en tout cas). In Situ wrote : L’exercice d’admiration est rarement dévolu à un corps vivant. On attend d’ordinaire, patients comme des vautours, que la bête meurt pour lui reconnaître une once d’intérêt. On préfère la dissection (...). Je ne voudrais pas être désobligeant, mais « attendre que » commande le subjonctif, donc meure au lieu de meurt. C'est une première et très amicale remarque. Un corps vivant, Sollers ? Hm. N'ayant pu, comme la triplette enchantée, lui palper le cuir, voire les couilles, nous ne nous prononcerons pas sur cette affirmation hautaine. Sans vouloir empiéter sur les prérogatives de mon bouillant ami l'anatomiste Asensio, parfaitement apte à pulvériser seul, d'un trait de plume, les vaniteux petits marquis poudrés, je ferai observer que le Stalker pratique lui aussi l'exercice d'admiration, et que les « corps vivants » (quelle pompeuse expression !) qu'il admire et expose dans son laboratoire ne sont guère vénérés ailleurs, car pas assez clinquants, je suppose, pas présentables - pour tout dire, trop crottés. Quant aux « corps morts » qu'il porte au pinacle, les Bernanos, Bloy, Barbey, Gadenne, etc., on s'avise tout de suite, à la notable exception de Dante, qu'ils ne sont rien comparés aux grandes admirations sollersiennes. Sollers n'admire que la fine fleur de l'aristocratie. Après les marquis, la plèbe.

Trois Shadocks rencontrent donc le Brahmane du Médoc. L'entretien se déroule à huis clos et entre huit-z-yeux, rue Sébastien-Bottin, chez Gallimard, dans un placard où pendouille peut-être encore une jaquette oubliée de Gaston, sinon le drap moisi de son fantôme. Créée en 1907 sous le nom de square de l'Université, la rue Sébastien-Bottin, dans le VIIe arrondissement, doit son actuelle dénomination à un arrêté municipal du 30 avril 1929 et rend hommage à l'administrateur et statisticien Sébastien Bottin (1764-1853). Quatre dates (1907, 1929, 1764, 1853) sans nul doute importantes, en tout cas mystérieuses et pour le moins cabalistiques, n'en doutons pas.

Rasés de près, poudrés, l'oeil vif, l'haleine discrètement parfumée par les excès de la veille (ail, whiskies et cigares de nabab), nos marquis pénètrent dans le bureau n°16. Ronds de jambes, courbettes, politesses exquises, sourires contraints, salamalecs... Sollers, en vieux singe qui connaît ses grimaces, d'une parole met à l'aise ses amis. Les trois dans un même et solennel mouvement prennent place sur des chaises rehaussées de velours cramoisi. L'un d'eux, fébrile, cherche furtivement du regard quelque chose qui fasse rêver, un indice : une photo nue et dédicacée de Cécilia Bartoli, une lettre encadrée du pape Jean-Paul II, le Beretta calibre 9 de Battisti, un croquis du Tintoret, une partition des mains de Mozart, un manuscrit de Casanova... mais devra se contenter d'une vulgaire boîte de Kleenex et d'un vieux Bic tout mordillé. Au mur derrière le Maître, un poster jauni de Raymond Poulidor en pleine escalade du mont Ventoux, le 6 juillet 1965 (date importantissime, on s'en doute !).

L'entretien peut commencer... Ils sont trois pour lui poser au total sept questions (soit 2,33 questions par tête de pipe) qu'ils ont peaufinées deux longs mois durant. On admire une telle opiniâtreté, un tel déluge de sueur, une si pugnace sagacité. Ce ne sont pas des journalistes qui interrogent une vedette, mais des disciples fascinés qui servent la soupe au Maître, avec des oeillades complices d'initiés, de fines allusions à ses marottes et lubies. Ainsi, moi-même, je serais fort bien disposé à l'égard d'interlocuteurs mentionnant en clin d'oeil ma passion pour les courses d'escargots, les coiffes bigoudennes et la géomancie. La première question, d'une puissance inouïe, cherche en gros à contextualiser la sortie de Paradis, en 1981. « Que se passe-t-il alors ? » s'enquiert Raphaël Shadock. Un point pour Little Shadock qui n'ignore rien de la « chronophilie obsessionnelle » (Ph. Muray) de Papy Sollers. Sollers dans maints textes, en effet, aime à répéter : « C'est important, les dates ! » Et d'y voir, toujours, à n'importe quel propos, des indices de quelque chose, on ne sait trop quoi... machinations... complots... hasards sacrés de l'histoire grande et petite... desseins diaboliques ou divins. La question vise en fait à un unique but : faire croire qu'il ne s'est passé en 1981 qu'une seule chose véritablement importante : la parution de Paradis. Le reste, des anecdotes, utiles dans la mesure où elles encadrent l'opus major du généralissime bordelais, l'annoncent, le révèlent, l'éclairent. Paradis n'a donc pas été publié l'année de l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République, mais c'est Mitterrand qui a été élu président l'année de la parution de Paradis. C'est cela qu'il faudra retenir, c'est cela qu'il faudra écrire en lettres de feu dans les manuels d'histoire. 1981 : année paradisiaque !

Évidemment, on l'a compris, il ne s'est rien passé de particulier en 1981. Le livre serait sorti en 1982 qu'on aurait trouvé une quelconque et singulière convergence de signes, de quoi impressionner les non-initiés et faire pousser aux autres des petits cris d'extase et de ravissement. Ainsi donc Finnegans Wake est sorti le 4 mai 1939... En 1939 ! Quel hasard, n'est-ce pas ? Raphaël Shadock est né un 1er janvier... comme Michel Onfray ! C'est tellement singulier ! Plus fort encore : le fils dudit Shadock est né un 4 septembre... comme Artaud à qui est consacré le premier livre de son père ! Moi-même, je suis né le même jour, mais non la même année, que César Borgia ! Aut Caesar, aut nihil ! Et son père Rodrigo, le futur pape Alexandre VI, est né un 1er janvier, comme Raphaël Shadock ! Le summum du trouble est atteint si l'on observe que la soeur de César, la belle Lucrèce, est soupçonnée d'avoir entretenu avec son frère une relation incestueuse... l'inceste, un sujet qui passionnait ou plutôt tourmentait Artaud qui a consacré à ce thème une pièce (Les Cenci) et qui passionne aussi et peut-être tourmente Raphaël Shadock qui consacre un long chapitre à la pièce d'Artaud dans son Testament éponyme ! En fouillant davantage, on trouverait mille signes semblables, plus troublants les uns que les autres... qui ne signifient strictement rien, ne révèlent rien de plus que l'existence passive d'un non-phénomène appelé hasard, sont amusants, sans plus, sauf à croire que tout est écrit déjà, que tout converge vers un futur tellement prévisible pour qui, tel Sollers, sait lire entre les lignes, perçoit les signes, est capable de décrypter non pas tellement les événements proprement dits, mais les relations chronologiques qu'ils entretiennent et qu'on découvrira de toute façon, puisque le monde, comme la Lune, a son dark side, sa face cachée, son histoire occulte. En ce sens, Sollers est un devin, et tout ce qu'il écrit est comparable aux centuries de Nostradamus... ou aux prophéties de ce bon vieux Philippulus :

 

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Dans l'anecdote illustrant la première question posée au Maître, on trouve ceci : « Et c'est en 1981, comme par hasard - c'est moi qui souligne -, dix ans après sa parution et sa censure stalinienne, que sera levée l'interdiction d'Eden, Eden, Eden de Guyotat, pour lequel, à l'époque, vous écrivez une belle préface. » La flagornerie saute aux yeux, mais on ne va pas non plus dire au Maître qu'on l'a trouvée horrible, inepte ou fumeuse, sa préface ! Il doit bien savoir que nous sommes entre amis, que dis-je ! entre initiés. Ce comme par hasard encadré par des virgules a bien entendu un rôle à jouer : il laisse entendre qu'il y a derrière tout cela non un pur hasard, mais une intelligence, un dessein - occulte, il va de soi. Une bonne partie de l'oeuvre sollersienne tourne d'ailleurs autour de l'idée (la conviction plutôt) d'une manigance universelle, d'un gigantesque complot dont les signes sont cabalistiquement déposés çà et là et perceptibles par quelques initiés. On peut être sûr que Sollers a bien lu Debord et qu'il croit ferme, comme lui, à un gouvernement occulte mais rationnel du monde par des puissances hétéroclites et protéiformes (la théorie debordienne du Spectacle intégré résultant de la combinaison raisonnée des formes spectaculaires concentrée et diffuse). Cette théorie du complot raisonné (car tout est là, dans cette raison que l'on prête abusivement au hasard) est vieille comme le monde et va du Protocole des Sages de Sion aux délires de Thierry Meyssan, en passant par l'affaire Dutroux et la théorie du réseau impliquant de hautes personnalités politiques et de la magistrature. En 81 par exemple, il s'est passé ceci que rappelle Sollers : à Rome, le Turc Ali Agça attente à la vie du pape Jean-Paul II. Sollers, pour ce cas-là partageant les convictions de la justice italienne (pourquoi dans ce cas et pas dans l'autre ?), nous dit que l'acte perpétré par le Turc a été commandité par Moscou via les services secrets bulgares. C'est bien possible après tout. Ce que nous devons entendre, c'est qu'à travers le pape de Rome, c'est celui de Bordeaux qui a été visé, non en tant que personne, bien sûr, mais en tant que plus haut représentant de la pensée occidentale libre, en tant que pontife de la liberté d'expression, en tant qu'écrivain.

Comme par hasard... Ce hasard absolument troublant, voire inquiétant, c'est la patte solennelle du Destin qui indique à Sollers le chemin : Nel mezzo del cammin di vostra Gloria... Et comme si cela ne suffisait pas, on retrouvera ce comme par hasard bien encadré de virgules dans la question 2 : « Ce retour en force [du matriarcat] coïncide, comme par hasard, avec l’avènement de la technique et sa domination sur le vivant et toute la terre. » Une telle somme de hasards ne peut pas relever du hasard, on s'en doute.

Sollers un peu plus loin conte à ses attentifs et très fascinés courtisans où et dans quelle circonstance lui est venue la sublimissime révélation qui a donné Paradis. C'est tellement grandiose qu'on en chialerait. La chose s'est produite à Venise, dans le Palais des Doges, sous le Paradis du Tintoret, en écoutant la Missa Solemnis de Beethoven... Il est clair que la révélation qui allait donner le chef-d'oeuvre que l'on sait ne pouvait pas être née dans une sordide chambre de bonne à Pantin en écoutant sur une vieille K7 le Requiem pour un fou de Johnny Hallyday. Il fallait que ce fût en Italie (pas en Ouzbékistan), à Venise (pas à Naples), dans le Palais des Doges (pas dans un McDo), avec du Beethoven pour l'oreille et du Tintoret pour les yeux, sans oublier la figure archimatriarcale et archidivine de la Vierge (et pas un poster de Madonna). Une révélation de cet ordre, dans de tels lieux et circonstances, ça ne peut donner qu'un impérissable chef-d'oeuvre. Et qui mieux que Sollers pour nous l'écrire ? Je le revois, notre bouffon des lettres, dans le film que lui a consacré André S. Labarthe, en train d"écrire en écoutant Mozart à tue-tête (Mozart, hein, pas Rammstein). Et je pense à Joyce au génie sans flafla, qui écrivait Ulysse à Trieste assis au bord du lit, tandis que sa femme vaquait aux tâches ménagères, que ses enfants trottaient alentour. C'est le même Joyce qui modestement voyait se cristaliser des épiphanies dans les manifestations les plus triviales de l'existence, jusqu'à ce cri dans la rue manifestant Dieu, dans le chapitre « Nestor » d'Ulysse. Et tout son génie, à Joyce, a été de mettre son art au service de la vie dans toutes ses composantes, là où Sollers se sert de l'art et des génies pour sa propre gloriole. Dans un entretien récent (février) avec les internautes sur le site du Nouvel Obs, à la question que lui pose l'un d'entre eux : « Pensez-vous que l'oeuvre de votre ami Jean-Edern Hallier va lui survivre ? », Sollers avec mépris répond : « Son oeuvre aura été davantage sa participation ébouriffée et notable, et d'ailleurs courageuse, au spectacle généralisé. Quant à ses livres, je ne crois franchement pas à leur avenir. » Dans quarante ans, qui sait, l'un des Shadocks dans un éclair de lucidité, répondra pareillement à la question d'un internaute concernant Philippe Sollers...